La Chrysalide
Je suis un utopiste. Un homme qui a besoin de croire. Besoin de croire en quelque chose. Et j’ai la faiblesse de penser que beaucoup d’entre nous ressentent ce même besoin. Inutile de se le cacher : engagement politique important (et son pendant, l’abstentionnisme), ‘retour’ de la religion, les faits parlent d’eux-mêmes.
Et aujourd’hui, si la musique, par exemple, peut réconforter, elle rappelle avant tout que la culture est méprisée, dominée, domptée. Si, pour les plus romantiques, l’amour peut apporter du bonheur à partager, il en manque dans le cœur de tous… On peut se contenter de cultiver son jardin. Mais c’est se voiler la face, et il est connu qu’il est mal vu aujourd’hui de se cacher le visage…
Le besoin d’une utopie émergente, d’un monde « meilleur » imaginé de toutes pièces, se fait pressentir. Et depuis longtemps. L’utopie n’est pas ici un gros mot ou un concept fleur bleue, mais bel et bien un projet de société, certes irréaliste mais bien réel.
Croire est aujourd’hui nécessaire, mais la religion n’apporte pas cette crédibilité politique, au sens de la construction permanente et renouvelée du monde qui nous entoure, à laquelle on peut aujourd’hui aspirer. La politique parait alors logiquement la croyance la plus adaptée aujourd’hui. Mais le principal handicap de l’Homme étant sa stupidité, du moins sa cupidité, cela donne ce que nous voyons autour de nous. Rien de bien bon, comme la conduite des intérêts personnels au rang d’intérêt général, d’où résulte nécessairement un conflit permanent entre sociétés, entre dirigeants, et entre les sociétés et leurs dirigeants.
Posons donc le postulat que la politique est actuellement la meilleure solution à disposition de l’Homme pour gérer sa société. Malgré les faiblesses et les lacunes d’un tel système, on peut en effet penser qu’ayant été parfois considérée comme le propre de l’homme, celle-ci est d’une certaine manière assez naturelle. Notez que je ne parle pas ici de la forme que doit prendre cette politique, et on sait à quel point ces formes peuvent recouvrir des formes variées et parfois détestables.
Une fois ce postulat posé, donc, analysons la situation actuelle. Cinq principaux problèmes se posent en politique. Les frontières, qui sont pourtant son essence ; leur pendant, le pouvoir issu des rapports de force forcément biaisés (combien d’empires sont nés et sont morts sur Terre !) ; les religions, qui entrainent la cohésion (idéalement) au sein de leurs communautés, mais déchirent les communautés entre elles, et font parfois même naitre ces empires ; et enfin la langue, source évidente d’incompréhension et donc de haine potentielle (c’est à croire que cette histoire de tour est vraie…). Le cinquième est le plus intéressant, gardé pour la fin : à la fois cause et conséquence des joies et des malheurs de ce monde, du moins pour une bonne partie de ce monde que l’on appelle « civilisé », il est en quelque sorte la pierre angulaire de tout (ou presque) ce que l’on vient de citer. En pleine évolution depuis quelques siècles, il s’agit bien ici de l’argent, et plus largement de la question de la richesse, bien justement nommé le « nerf de la guerre ». Cependant, les richesses recoupent aussi par les ressources naturelles (or, bois, comme dans les jeux vidéos, mais aussi et surtout l’eau) et technologiques, qui ont d’ailleurs une importance souvent vitale, bien plus même que l’argent.
Ces cinq handicaps ne sont pas tous égaux. Certains sont un mal en soi, éventuellement évitables, et les autres sont dramatiques au niveau de leurs conséquences, mais restent vitaux, comme certaines ressources naturelles. Ces handicaps sont plus ou moins surreprésentés selon les époques et les courants de pensée en vogue.
Et nous ne parlons même pas encore de l’environnement, quantité négligeable jusqu’à récemment (et encore aujourd’hui) face aux autres mastodontes que nous venons de citer, bien qu’au cœur de notre existence même.
La notion d’intérêt général, comme nous l’avons évoqué, est érigée en pilier de la politique, de manière fort logique puisqu’il s’agit bel et bien de gérer ce que l’on a en commun, de préférence au bénéfice de tous (même dans les dictatures, l’intérêt général est officiellement défendu comme légitimation du régime !). Il est cependant fortement perverti par les handicaps que venons de citer.
Nous sommes dans cette situation de la chenille agonisant de ces derniers jours dans cet état. La société telle que nous la connaissons arrive en fin de vie, et seuls les plus fous souhaiteront la faire continuer ainsi, sous respiration artificielle (polluée), plutôt que de la débrancher. La débrancher. Quelle folie, n’est-ce pas ?
Pourquoi parler de chenille ? Le lien peut être fait assez rapidement avec le titre : quelle belle métaphore que celle de la chenille prenant son envol après un court séjour en stase ! C’est ce dont nous avons besoin. Arriver à nous transformer en profondeur pour répondre aux enjeux et pallier aux problèmes que nous avons pour la plupart nous-mêmes créés. Une chrysalide pour arriver à notre utopie : remplacer l’intérêt général par le bien commun comme socle de nos sociétés politiques. Si la différence peut paraitre bien tenue entre ces deux concepts, elle est pourtant au cœur du changement nécessaire. Le bien commun est une notion bien moins pervertible que l’intérêt général qui, en plus d’être sérieusement biaisé, ignore tout à fait le monde qui entoure les humains, voire même certains humains.
Un changement sémantique qui peut paraitre futile à certains, mais qui permettrait pourtant de renverser la plupart des croyances communément admises aujourd’hui. Créer un nouvel humanisme, replaçant non pas l’homme, mais l’humanité au sens large, avec ses dépendances comme la nature, au centre de l’attention de tous.
Il serait dommage de ne pas citer ici l’utopie du philosophe Michel Serres : une assemblée, non pas internationale mais mondiale (ignorant ainsi les frontières), avec des représentants de l’Homme, de la faune, de la flore, des éléments, de la Terre… Voilà qui permettrait de dépasser la quantité d’intérêts généraux que représentent ainsi chaque Etat dans les institutions internationales actuelles. Ces intérêts généraux devenant, de fait, particuliers.
Le bien commun comme utopie. Serait-ce la réponse idéale, optimale, à cette politique aujourd’hui si handicapée ? Cette chrysalide serait certainement douloureuse pour certains. Mais les effets bénéfiques qu’elle pourrait avoir, ne serait-ce que sur l’environnement, rendrait nos sociétés tellement plus vivables…
Il s’agit bien sûr et malheureusement d’une utopie car, rappelons-le, le handicap primaire de l’Homme est bien (au-delà de son individualisme, lui-même imposé par la société) sa capacité à être stupide, et bien souvent cupide. Et une telle utopie ne saurait se satisfaire, ne serait-ce que d’une fraction de la population, qui continuerait d’agir selon la simple recherche de son propre profit. Changer la société pour changer l’Homme.
Certains, à travers l’histoire, y ont cru. Je veux aujourd’hui y croire.
Une utopie, après tout, n’est qu’un idéal à atteindre, qui permet de mieux saisir les enjeux à aborder…